L’église Sainte Jeanne d’Arc ou l’hôtel-Dieu de Coëffort ?

Avant de devenir une église, cet édifice a connu une longue histoire, plus ou moins marquée par des transformations, aussi bien architecturales que fonctionnelles, l’éloignant un peu plus de sa fonction initiale. Malgré l’inscription de la bâtisse au titre des Monuments historiques le 20 octobre 1947, c’est seulement en 1953 que commencèrent des travaux de désencombrements à l’intérieur de la bâtisse, permettant ainsi de dévoiler au grand jour une vaste salle aux traits soignés qui, par le biais de son histoire et de son architecture, fait partie intégrante de l’histoire mancelle. Tout juste redécouvert au siècle dernier, il convient d’éclaircir le passé de ce lieu emblématique, et d’expliquer son évolution. Quelle était la fonction première de cet édifice, loin de l’architecture traditionnelle d’une église ?

A- Une histoire religieuse ou sociale ?

 

L’hôtel-Dieu.

 

Cette grande salle a connu plusieurs états successifs avant de devenir une église. A l’origine, elle était destinée à recevoir les malades, et avait donc une fonction sociale d’assistance. Cet ancien hôtel-Dieu, ou hôpital, aurait été fondé par Henri II Plantagenêt, comte d’Anjou et du Maine, et roi d’Angleterre, vers 1180. La tradition, datant du XIXe siècle, voudrait que la fondation de Coëffort ait fait suite à une querelle entre Henri II et son chancelier, Thomas Becket, alors archevêque de Canterbury, dont l’assassinat fut commandité par le roi d’Angleterre vers 1170. La construction d’un hôtel-Dieu constituerait ainsi un acte d’expiation. Mais les historiens réfutent cette histoire. Henri II, selon la charte de fondation de l’hôtel-Dieu, donne seulement son patronage royal en 1180-1182 à un établissement dont l’existence serait antérieure à 1180. Le décisionnaire, qui aurait financé la construction, reste inconnu à l’heure actuelle. Deux éléments semblent néanmoins acquis : le fondateur, motivé par la charité, une vertu fondamentale de l’Eglise, faisait sans nul doute parti d’une catégorie sociale aisée. Quant au patronage royal, il fut sans doute accompagné d’un apport financier important qui transforma grandement l’architecture de Coëffort. L’octroi à l’établissement charitable de la protection royale peut se justifier par la politique du roi d’Angleterre qui doit s’assurer la fidélité des élites résidantes dans le Maine et l’Anjou, espaces éloignés du pouvoir royal, afin d’assurer la stabilité de l’Empire Plantagenêt.

Située à l’extrémité sud de la ville du Mans, sur la place Washington, anciennement place de la Mission, la salle de l’hôtel-Dieu est très éloignée de la ville médiévale du Mans, espace qui constitue aujourd’hui la cité Plantagenêt. L’hôtel-Dieu de Coëffort fut dès l’origine administré par une association de frères et sœurs laïcs, qui se firent prêtres peu de temps après, sous la direction d’un maître nommé par l’évêque. Sans doute la gestion fut autonome dès cette période. Cette communauté de frères fut néanmoins soumise à une règle décrétée par l’évêque du Mans Geoffroi de Loudun en 1239, et confirmée par ses successeurs. Cette dernière détaille la discipline de la communauté et l’administration de l’hôtel-Dieu, notamment l’obligation pour les frères et sœurs de suivre une vie commune, d’obéir au maître et d’exercer des soins aux malades pendant la nuit. Coëffort était alors un lieu d’accueil et d’assistance aux pauvres, réconfortant les infirmes et organisant des distributions de pain, plutôt qu’un réel centre de soins.

Tout au long du XIVe siècle, l’hôtel-Dieu prit de l’ampleur et augmenta son patrimoine, notamment ses biens fonciers grâce à des donations pieuses, la charité religieuse étant l’un des moyens privilégiés par les laïcs pour obtenir leur salut. Cette richesse accumulée attisa la convoitise des frères qui n’hésitèrent pas à déroger aux règles. Des abus aboutirent à désordonner tout l’hôtel-Dieu, incitant le roi, qui entendait discipliner les administrateurs, à saisir les revenus de Coëffort en 1549, dans le cadre de la « Reformation » des hôpitaux du royaume lancée dès 1545 par François Ier. Les XVIe et XVIIe siècles furent ainsi marqués par une opposition entre le pouvoir royal et la communauté, qui voulait conserver son autonomie, et une augmentation du nombre des malades, touchés par de nombreuses séries de pestes. La mauvaise administration, les difficultés sanitaires et financières, et l’opposition des frères finirent par entrainer un changement de gestionnaire.

 

De la Maison de la Mission à l’Hôpital Général.

 

En 1645, le maître et les frères de Coëffort démissionnèrent, sans qu’il soit possible d’en connaitre la raison. L’hôtel-Dieu est repris par la Congrégation de la Mission qui fut dès lors chargée de la gestion de l’établissement. Leurs missions principales étaient de prêcher et d’évangéliser la religion catholique, ainsi que de former des hommes à la prêtrise. Cette congrégation s’inscrit dans la continuité du Concile de Trente (1545-1563) devant réagir face au Protestantisme. Défendre le catholicisme dans la Province du Maine, tel fut l’enjeu de ces prêtres. Ils ne renoncèrent pas cependant à accueillir et soigner les pauvres et les malades. Ils fondèrent un séminaire et construisirent de nouveaux bâtiments au nord de l’église, sans doute destinés aux malades, la grande salle étant alors vouée uniquement au culte.

Seulement quinze années après l’installation des prêtres de la Mission, un édit royal ordonna la fondation d’un nouvel hôpital au Mans. En 1658, sous le règne de Louis XIV, les biens fonciers et revenus de Coëffort devaient être réunis aux autres hôpitaux du Mans, notamment l’hôpital des Ardents alors situé à proximité de la cathédrale, pour former l’Hôpital Général. Les prêtres, qui résistèrent pendant plus d’un siècle, furent dans l’obligation de céder des terres pour l’agrandissement de l’Hôpital Général en 1765, à l’initiative de l’évêque qui ordonna le transfert des malades de Coëffort. Le 17 juillet 1769, les malades et les pauvres valides furent transférés en procession dans l’Hôpital Général, qui finit par acheter aux Prêtres les bâtiments et les jardins de l’ancien hôtel-Dieu. La grande salle fut désaffectée en 1791, suite à la Révolution Française qui entendait confisquer tous les biens de l’Eglise, aboutissant à la suppression des congrégations religieuses, comme la Mission. Le mobilier des prêtres fut vendu deux plus tard.

Affecté au ministère de la Guerre en 1816 et après avoir été utilisé par l’armée comme écurie et centre de cavalerie, l’autorité militaire consentit à abandonner le bâtiment de l’ancien hôtel-Dieu. La municipalité obtint en 1951 l’ensemble de ses droits sur le quartier de la Mission, appelé aujourd’hui place Washington. Le bâtiment retourna à la ville pour son affectation au culte. Le 28 octobre 1951, Monseigneur Georges Grente, archevêque du Mans, bénit solennellement l’église sous le vocable de Sainte-Jeanne-d’Arc après une remise en état provisoire.

 

B- LE MONUMENT : UNE ARCHITECTURE VALORISEE ?

 

Les travaux de réaménagement de 1953 permirent une remise en état limitée. En effet, des équipes de bénévoles offrirent leur aide au Service des Monuments Historiques afin de dégager le volume de l’intérieur du bâtiment, ce qui permit de mettre en évidence une salle à l’architecture exceptionnelle. C’est sans nul doute le premier acte de valorisation de ce monument oublié que Robert Vassas s’empressa de décrire en 1954. L’auteur mit l’accent sur la particularité de l’architecture du monument. La bâtisse originelle a souffert des nombreuses transformations qui ne permettent plus d’apprécier l’élévation extérieure ancienne. Néanmoins, si l’extérieur ne paye pas de mine et semble austère, l’intérieur regorge d’un intérêt décoratif très bien conservé, qui fait dire aux historiens que le bâtiment est plus tardif qu’il n’y parait. Divisée en trois nefs séparées par deux rangées de six colonnes chacune, la grande salle est longue de 50 mètres, et large de 24 mètres, ce qui en fait un bâtiment aux dimensions imposantes. Chaque nef est divisée en deux allées, séparées par un couloir qui devait permettre de desservir les lits des malades séparés par des tentures et entreposées dans ces mêmes allées.

Les voûtes culminent à 12 mètres de hauteur et se présentent en croisées d’ogives, dont la rencontre en huit nervures donne un effet décoratif d’une très belle sobriété. Les douze colonnes monolithes, c’est-à-dire faites d’une seule pierre, ont un diamètre de 57 centimètres, dimension importante mais nécessaire pour soutenir les voûtes. Ces dernières sont très soignées et les nervures sont si légères et si fines, qu’elles ne peuvent être datées du XIIe siècle. En comparaison avec les voûtes plus massives de la nef de la cathédrale Saint Julien du Mans, achevées au milieu du XIIe siècle, les croisées d’ogive de Coëffort présentent des techniques architecturales plus perfectionnées, et donc plus tardives. Cette décoration annonce le style gothique beaucoup plus aérien et plus léger. A l’heure actuelle, les historiens, et notamment le spécialiste de l’architecture de l’ouest de la France André Mussat, s’accordent à dater les voûtes de la première décennie du XIIIe siècle.

Les chapiteaux, taillés en calcaire local, qui surmontent les colonnes, présentent des motifs de retombées de nervure qui ne peut être que le fruit d’un artiste de talent. L’un d’eux, décoré de palmettes, semble avoir été sculpté le premier, les autres présentant une décoration plus simple, peut-être dû à une volonté de gagner du temps. Les murs, épais d’1,50 mètre, sont construits en maçonnerie de moellons, c’est-à-dire des pierres de petite taille. Au XIIe siècle, le sol devait consister en un pavage avec des carreaux en terre cuite. Les travaux de réaménagement ont permis la découverte d’ossements qui ont servi à maçonner les murs. La place Washington se situe en effet sur le lieu de l’ancien cimetière de l’hôtel-Dieu où étaient inhumés les défunts, ceux qui n’avaient pas survécu à leur maladie.

A l’intérieur, les éléments architecturaux sont éclairés par des spots très discrets qui ne cachent pas la décoration. Néanmoins, les heures d’ouverture très limitées ne permettent nullement l’accès au plus grand nombre. Pourtant, avec un monument aux dimensions importantes, il serait possible d’en faire une vaste salle d’exposition temporaire pour des artistes peintres, jeunes ou confirmés, qui feraient usage des grands pans de mur vierges : ces expositions permettraient d’ouvrir d’avantage le lieu et de rendre accessible l’architecture. Un angle de l’église est réservé à l’heure actuelle à des panneaux explicatifs qui tentent de retracer l’histoire du monument. Très sommaire, cette tentative de valorisation a le mérite de présenter des photographies d’archives très intéressantes sur l’évolution du monument et du quartier.

C- UN « TRESOR » AU MUSEE ?

 

L’armée, présente depuis 1816, abandonna le bâtiment en 1951, au profit de la ville qui signa, avec l’association diocésaine un bail emphytéotique de 99 ans. Le chanoine Briand y entreprit alors sa restauration, en vue d’y transférer la paroisse Sainte-Jeanne d’Arc en 1955. C’est au cours de ces travaux d’aménagement de l’église en 1953, que des pièces d’orfèvrerie qui ont servi à la confrérie hospitalière, ont été retrouvées. Le 26 janvier 1953 fut ainsi découvert le « trésor » dit de Coëffort, composé de 30 pièces d’orfèvrerie des XIVe et XVe siècles, dont 13 cuillères, 16 coupes, un gobelet ainsi qu’une aiguière, un récipient muni d’une anse et d’un bec verseur. Il est en effet exceptionnel que de la vaisselle en argent soit conservée, car elle est systématiquement refondue pour récupérer le précieux métal qui sert à concevoir d’autres objets. Elle fut vraisemblablement ensevelie à l’intérieur du monument lors de la Guerre de Cents Ans par les administrateurs de l’hôtel-Dieu, redoutant que les Anglais volent leur trésor. Ces objets se trouvent actuellement exposés au Carré Plantagenêt, ce qui contribue à la valorisation d’une institution disparue.

Cet ancien hôtel-Dieu, dont la fonction première était d’accueillir les malades, les pauvres et les pèlerins, devint finalement une église après avoir servi pendant plus d’un siècle à l’armée. Redécouvert récemment, ce monument constitue un bel exemple du patrimoine architectural hospitalier de France. Néanmoins, la grande salle des malades, qui est semblable à celle de l’hospice de Beaune, ne s’inscrit pas dans une politique de valorisation cohérente. Malgré son ouverture aux journées européennes du Patrimoine, cet édifice, à l’écart de la ville et loin de la cité Plantagenêt, ne bénéficie pas d’un programme de mise en valeur patrimoniale. Il serait judicieux de repenser complètement le quartier de Coëffort, et de le redynamiser par des visites davantage régulières de ce monument et de la place Washington. Aujourd’hui, l’ancien hôtel-Dieu est ouvert soit lors des célébrations religieuses, soit pour des visites de groupe, toute l’année mais uniquement sur demande.

Il n’existe à ce jour aucune étude approfondie du monument, qui concernerait à la fois son histoire, l’analyse de l’architecture et de la décoration. Une monographie consacrée à l’hôtel-Dieu, comprenant l’étude de sa fonction hospitalière et de sa transformation en lieu de culte, contribuerait à redécouvrir ce monument oublié et à faire regretter l’absence de mise en valeur. Aucun projet d’étude ou de valorisation n’est programmé à ce jour.

BIBLIOGRAPHIE

 

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DELAUNAY Paul, « La Maison dieu de Coëffort ou de la mission », in Revue historique et architecturale du Maine, 1951-1952, p. 187-207.

 

GUILLAUME Bryan, L’histoire des hôpitaux du Mans : entre charité, assistance et « enfermement », Mémoire de master sous la direction de Vincent CORRIOL, Université du Maine, 2015.

 

MUSSAT André, Le style gothique de l’Ouest de la France (XIIe-XIIIe siècles), Paris, éd. A et J. Picard, 1963.

 

PESCHE Julien-Remi, Dictionnaire topographique, historique et statistique de la Sarthe, suivi d’une biographie et d’une bibliographie, Paris, éd Le livre d’histoire, coll. Monographies des villes et villages de France, t. 2, 1829 (rééd. 1999), p. 52-55.

VASSAS Robert, « La Maison-Dieu de Coëffort au Mans : Grande salle des malades », in Bulletin monumental de la Société Française d’archéologie, t. 112, 1954, p.61-87.