La maison du souvenir de Maillé (Morgane Meresse)

 

L’autre visage du 25 août 1944 : Maillé

 

Une bande son lit en permanence dans l'exposition les noms des
personnes tuées le 25 août, au détriment même de la lecture des
panneaux explicatifs.

 

Le 25 août 1944, c'est la Libération de Paris,  la fin de l’Occupation allemande.

 

Le 25 août 1944, c'est aussi le massacre des habitants de Maillé, village d'Indre et Loire, par les troupes Allemandes, en représailles de à la mort d'un soldat SS la veille. Ils  rayent, ce jour-là,  le village de la carte de France.

 

Paris libéré !  Par l'action conjuguée de la police parisienne, des forces de l'intérieur et de la division blindée du général Leclerc,  les positions allemandes et les derniers centres de résistance ennemis sont brisés. Cet événement est historicisé comme une grande victoire de tous les Français unis contre un ennemi. La volonté du général De Gaulle est d'unifier pour reconstruire.

 

« Pourquoi voulez-vous que nous dissimulons l'émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains. »

 Discours du Général De Gaulle, le 25 août 1944 à Paris

 

 

         Pour les survivants de Maillé, leur mémoire est occultée. Pour eux le 25 Août c’est un massacre, leur massacre. Maillé n'est reconnu comme lieu de mémoire que depuis une date récente : en 2008, le Président Nicolas Sarkozy réhabilite dans la « mémoire nationale » le drame de Maillé.

Avant d’être reconnu, Maillé a eu besoin de matérialiser cette tragédie en créant la maison du souvenir, sorte de plaque commémorative à l’échelle d’un village.

 

         Le lieu de mémoire selon Pierre Nora, est « un lieu où une société quelle qu'elle soit, [...] consigne volontairement ses souvenirs ou les retrouve comme une partie nécessaire à sa personnalité  » (Les lieux de Mémoire de Pierre Nora, 1984). Ce sont ainsi tant les musées, les livres, les lieux symboliques ou les œuvres artistiques qui font écho à un événement. Cet écho résonne auprès d'un public qui fait la démarche de revivre ou de s'intéresser à un repère admis dans le fil de l'Histoire.

 

Dans sa volonté de relever la France,  le Général de Gaulle  choisit Oradour-sur-Glane comme lieu mémorial des massacres de guerre.

La dimension de l’anéantissement du village d’Oradour-sur-Glane élève dès 1944 le lieu au rang « d’archétype des massacres de populations civiles » (site officiel d’Oradour-sur-Glane). Le 28 novembre 1944, le Gouvernement provisoire prend la décision de classer et de conserver les ruines, canalisant ainsi la reconnaissance nationale. Ces mesures érigent le village-martyr en symbole d’une France blessée par l’occupation allemande. Lors de sa visite en mars 1945, Le Général De Gaulle rappelle « qu’un lieu comme celui-là reste une chose commune à tous, une chose où tout le monde reconnaît le malheur commun, la volonté commune et l’espérance commune » (site officiel d’Oradour-sur-Glane). Se traduit ici la volonté d’ancrer Oradour dans la conscience nationale.

 

Ce lieu où tout un chacun se reconnaît, reconnaît la mémoire de ces années particulières et génère rapidement un tourisme de catastrophe.

 

L'adoption de l'expression « lieu de mémoire » par le grand public prend un sens topographique : la mémoire d'un événement est ancrée dans un lieu, réceptacle d'un souvenir qui fait sens pour un large public. Par exemple, aujourd'hui, des millions de visiteurs viennent se « recueillir » sur les Plages du débarquement et ainsi rendre hommage aux soldats qui ont libérés la France selon le site officiel des Plages du Débarquement (Arromanches).

 

 

Émerge alors  une mémoire collective, née de l'acceptation d'un lieu où l’on peut se souvenir. Avec elle, apparaît le devoir de mémoire, lien tissé entre les populations. Oradour répond aussi à cette volonté  de pèlerinage. On s'y rend pour en saisir la réalité de la guerre. Au-delà du volet émotionnel, ces lieux deviennent des patrimoines à rentabiliser pour leur entretien.

Les premières tentatives de mise en tourisme apparaissent vers 1920. Sont progressivement mises en place par des associations de familles ou d'anciens combattants. La reconnaissance de ces lieux de mémoire se fait d’abord par l'affect (projection  du deuil) et le sentiment patriotique.

 

Il y a un besoin de se souvenir pour rester humain ; commémorer les disparus de ces deux guerres et reconnaître la souffrance de leurs descendants. Il est important de ne pas oublier la folie de ces luttes, elle existe encore  à l’échelle mondiale comme le conflit civil syrien ou la guerre en Afghanistan.

 

A l'occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, apparaît des guides touristiques. Le témoignage devient un support du discours historique. Le tourisme de guerre devient en soi un champ d'étude. L’affect est repris par un discours historique ; scientifique. La démarche s’inscrit dans la logique de la célébration du centenaire de la Première Guerre mondiale. Par exemple, l'exposition « La mémoire de la déportation : lutter pour rester vivant », présentée du 23 janvier au 31 mars 2017 aux archives départementales de la Sarthe porte sur le thème de la négation de l’homme dans l’univers concentrationnaire nazi. Cette exposition propose un regard sur le statut du déporté : comment vivre et rester humain dans les camps ? Le volet « émotions » de l'exposition est utilisé pour faire ressentir, dans le but d'attirer l'attention du visiteur.

 

C’est ce type de valorisation qui est mis en œuvre dans la Maison du Souvenir.

 

Maillé est marqué par une journée historique  à valoriser. Le village, situé à 40 km au sud de Tours, se trouve sur des axes de communication importants tels que la voie de chemin de fer Paris – Bordeaux ou la Nationale 10. Ce sont près de 100 000 soldats allemands qui traversent le territoire entre entre le milieu et la fin du mois d’août 1944, selon Sébastien Chevereau, historien et ancien directeur de la Maison du souvenir à Maillé.

 

Situé non loin de la ligne de démarcation, il est l’un des lieux où s’organise  la résistance.

 

Il y a près de six groupes de résistants présents à Maillé qui ralentissent les actions allemandes (sabotages, mitraillage, …) tandis que le climat pousse les soldats allemands à sécuriser la zone, lieu frontalier stratégique pour les transports.

 

« Cerné par les troupes Allemandes vers 9 heures du matin, le village vit les premiers instants d’un drame qu’aucun objectif militaire ne justifiera. Au moment où les parisiens expriment leur joie d’être enfin libérés de l’occupation, les habitants de Maillé sont traqués, massacrés dans leurs champs, leurs maisons, leurs jardins, leurs caves… 124 personnes de 3 mois à 89 ans sont sauvagement assassinées : 37 hommes, 39 femmes, 48 enfants de moins de 15 ans dont 26 de moins de 5 ans et 2 nouveau-nés. Les seuls qui échappent à la mort sont ceux qui ont pu se cacher avant l’arrivée des Allemands ou qui ont simulé la mort au milieu des cadavres. Le bétail n’est pas épargné non plus. Tout ce qui bouge ce jour-là est tué. Dans le village, 52 habitations sont brûlées, il n’en reste que 8 sur la totalité du bourg après le passage de la barbarie nazie. »

 Site Officiel de la Maison du Souvenir

 

L’événement est tu. Les survivants eux-mêmes refusent de porter au vu de tous ce fardeau, tout ceci a précipité Maillé dans l'oubli, conforté par la symbolique positive du 25 Août 1944, imagé sur  les Champs-Elysées. Il a fallu attendre 2008. Et la visite de Président de la République, Nicolas Sarkozy pour entendre parler de cet autre 25 Août. Or à Maillé, cette date symbolise  un massacre à la fois systématique et aléatoire, signé. Les soldats allemands vont jusqu’à déposer un mot sur les corps sans vie :

 

« C’est la punission des terroriste et leurs assitents »

 

 

Contrairement à Oradour-sur-Glane, il y a peu de mise en spectacle. C’est une tuerie préméditée, un acte conscient pourtant inconcevable. La cicatrisation de cette tuerie est rendue difficile, l'enquête judiciaire a tourné à l'impasse. Il s’agit d’un « crime sans assassin » (Maillé, un crime sans assassin, film documentaire de Christophe Weber, 2009).

Aucun nom n’a survécu à ces actes, à peine un écusson, celui de la 17ème Panzerdivision SS. Seul le sous-lieutenant Gustav Shlueter a été reconnu responsable d’homicides volontaires « accomplis à l’occasion ou le prétexte de l’état de guerre mais non justifiés par les lois et coutumes de la guerre. » par le tribunal militaire permanent de Bordeaux. Malheureusement, il n’a jamais été retrouvé. Pour remédier aux doutes et permettre aux survivants de mettre un nom, le procureur de Dortmund, Ulrich Mass a lancé pendant cinq ans une enquête qui a donné lieu à une centaine d’interrogatoires, plus de 50 ans après les faits. Si le banc des accusés est encore vide, des éléments donnent quelques pistes supplémentaires : des Allemands, Autrichiens, mais aussi des Français, enrôlés de force dans l’armée allemande auraient pris part au massacre.

 

Néanmoins, contrairement à Oradour-sur-Glane, la question de la conservation des ruines ne s’est pas posée en Indre et Loire. Il fallait continuer, oublier, vivre. Des maisons n’ont pas été détruites et il reste des survivants à loger. Maillé doit être  reconstruit. La multitude de ces éléments empêche une construction de la mémoire et crée aujourd’hui une mise en valeur affectée, à travers différents vecteurs.

 

L'histoire du lieu, fait appel à la sensibilité des visiteurs à leur empathie sur deux niveaux :

-Le niveau national avec la présentation de publicité de l’époque, tickets de rationnement, d’affiches allemandes et 

-Le niveau local avec l’énumération sonore des noms des disparus.

 

Il s’agit de transmettre l’information par l’affect, d’ouvrir l’esprit en utilisant les vecteurs de l’émotion. Le parcours dédié à la journée même s’attache aux traces sensibles relevées : un mot laissé par les Allemands sur des cadavres abattus ou les objets du quotidien. Selon Romain Taillefait, directeur de la Maison du Souvenir de Maillé, utiliser l’affect permet « d'ouvrir les oreilles » de son public et les amener à s’interroger. Le peu de traces conservées est exacerbé pour toucher l'individu.

 

Une bande son lit en permanence dans l'exposition les noms des personnes tuées le 25 août, au détriment même de la lecture des panneaux explicatifs.

 

La réflexion se porte en cours de visite sur l'endoctrinement des meurtriers, pour inviter à s'interroger sur la réalisation en toute conscience des meurtres.

La lecture des panneaux et la découverte d’objets dirigent et conditionne le déplacement du spectateur. La mise en situation aussi est voulue  : peu d’éclairage, peu de lumière. Est-ce leur vision de la guerre ?

La Maison du Souvenir de Maillé utilise une mise en valeur affective pour toucher le public et les amener à s’interroger sur la guerre en général. La difficulté est l’absence progressive de témoin pour transmettre leur histoire. Aujourd’hui, les visites guidées sont essentiellement animées par un témoin, Monsieur Serge Martin, Président de Association pour le Souvenir de Maillé. Avec le temps, se pose la question de la mémoire et de sa transmission. Jusqu’à présent, le témoignage est considéré dans le tourisme de guerre comme le support même de la valorisation historique.

 

L’histoire de Maillé est une valorisation difficile à mettre en place parce qu’il est difficile d’expliquer une journée aussi incompréhensible, journée toujours vivante dans la mémoire des habitants et de leurs descendants  les familles ont tous plus ou moins un ancêtre qui a disparu cette journée-là, un ami, une connaissance. L’enquête n’est pas close, le nom des criminel est toujours une énigme.

 Ici Les choix de valorisation  sont douloureux pour le visiteur. La lecture de l’événement est rendue difficile par la douleur exacerbée des habitants, Le questionnement n’est pas toujours facile dans ce contexte muséographique qui immerge l’individu dans une ambiance très présente : il y a un grand nombre de visuels rétro éclairés qui attirent le regard et la bande-son rythme la visite. D’emblée, on est plongé dans une situation qui empêche la prise de recul. Cette médiation affectée marque profondément. Elle actualise les propos. Le voeu de former des esprits critiques est assumé. Elle est effectuée en miroir avec l’actualité, un choix qui demanderait des supports facilement actualisables.

 

Comme pour de nombreux sites, la question de la transmission se pose en raison de la disparition des témoins. Aujourd’hui, une part des visites guidées est réalisée par un témoin de l’événement. Il y a ici une difficulté à pérenniser ce choix de valorisation. L’interrogation est ici d’autant plus forte que la démarche repose sur une mémoire affectée où l’objectivité d’un propos universitaire ferait perdre en interpellation du visiteur.

 

©M.Meresse (mai 2017)