Le cimetière français de Keelung (Vincent Sacau)

 

Si les Français connaissent généralement bien les cimetières militaires étrangers dans leur pays, ils ignorent le plus souvent l’existence de cimetières ou carrés militaires français à l’étranger. Ils sont le plus souvent les derniers témoignages de conflits coloniaux ou d’opérations militaires secondaires oubliées du grand public. Selon le ministère de la Défense, les cimetières français à l’étranger sont au nombre de 2000, répartis dans 78 pays. La responsabilité de leur gestion et leur entretien incombent en général au ministère de la Défense, aux ambassades, ou aux pays dans lesquels se trouvent ces cimetières (en fonctions des conventions signées entre la France et ses pays).

Le cimetière militaire français de Keelung est un exemple intéressant. Aussi méconnu en France que le conflit qui l’a engendré (la guerre franco-chinoise de 1884-1885), c’est pourtant un lieu de mémoire important à Taiwan. Plusieurs commémorations franco-taiwanaises y ont lieu chaque année.

 

Keelung (基隆) est une ville du nord de Taiwan. Elle fut occupée, comme le reste de l’île, par les troupes françaises en 1884-1885. Le conflit franco-chinois est dû à la volonté française d’expansion en Indochine. La France est en effet présence en Cochinchine (Delta du Mékong, autour de l’actuel Saigon) depuis 1859 et tente peu à peu de contrôler toute l’Indochine. Or le royaume d’Annam (qui correspond au centre et au nord du Vietnam actuel) est à l’époque sous suzeraineté chinoise. La Chine s’interpose donc de façon plus ou moins directe à l’expansion française (notamment via le soutien apporté à des pirates qui harcèlent les troupes françaises, les Pavillons Noirs). Le 25 août 1883, l’empereur d’Annam cède le Tonkin (nord du Vietnam) à la France, sous la forme d’un protectorat. Malgré un accord reconnaissant la souveraineté française sur le Tonkin, des troupes chinoises attaquent des postes français en juin 1884. Durant la guerre qui s’en suit, la marine chinoise est détruite à la bataille de Fuzhou, le Nord de Taiwan les îles Pescadores sont occupées par l’armée française. La guerre s’achève avec la reconnaissance par la Chine de la souveraineté française sur le Tonkin (Traité de Tianjing).

700 soldats français sont décédés durant les opérations militaires à Formose : environs 300 sont morts à la guerre, le reste de maladies. Ils sont enterrés dans deux cimetières militaires français, l’un à Keelung, l’autre à Makung (Pescadores). D’abord géré par la représentation diplomatique française, le cimetière de Keelung est depuis 1997 entretenu par la mairie de Keelung suite à un accord avec cette dernière. Les commémorations qui ont lieu chaque année au cimetière, outre le fait d’entretenir la mémoire des disparus, sont également devenues l’occasion de réaffirmer l’amitié franco-taiwanaise.

 

Les commémorations du 11 novembre rassemblent des représentants de la communauté française, du Bureau français de Taipei et de l’Institut français, ainsi que des représentants de la mairie de Keelung. A côté de la dépose de gerbe du 11 novembre, des commémorations ont également lieu durant la fête taiwanaise de Pudu (« le festival du mois des fantômes »). Ce festival, qui a lieu durant le 7eme moi du calendrier lunaire (généralement en août), vise à apaiser les « esprits errants ». Ces esprits hantent les vivants car ils ne reçoivent pas de culte des ancêtres (car ils n’ont pas de descendants ou que leurs descendants ne sont pas dans le pays). Des processions et des offrandes aux fantômes (encens, fausse monnaie, nourriture…) ont lieu sur toute l’île. A cette occasion, le cimetière français est au centre d’une cérémonie « interculturelle ». Des offrandes de baguettes et des libations de vin rouge sont organisées pour apaiser les « âmes errantes » des soldats français. La cérémonie est parfois précédée d’une parade où de jeunes taiwanais se déguisent en marins français ou en soldats de la dynastie Qing.

Même  s’il est avant tout un lieu de mémoire résultant d’un conflit franco-chinois, le cimetière de Keelung est devenu un lieu incarnant l’amitié franco-taiwanaise, de par les commémorations qui y ont lieu.

Bibliographie :

Chesneaux (Jean), « Histoire de la Chine : des guerres de l’opium à la guerre franco-chinoise », Paris : Hatier, 1969, 224 p.

Zheng (Chantal), Zheng (Schunde), La guerre Franco-chinoise et Taiwan vus par Pierre Loti, marin et écrivain, In: Outre-mers, tome 92, n°348-349, 2e semestre 2005, « La loi de 1905 et les colonies », sous la direction de Jean-Marc Regnault, p 239-254.

 

Sitographie :

« Le cimetière français de Keelung » [en ligne], Le Souvenir français [consulté le 27/03/2017], consultable sur http://www.souvenirfrancais-issy.com/article-le-cimetiere-francais-de-keelung-117903340.html

« Cimetière militaire français de Keelung », [en ligne], Chemins de Mémoire [consulté le 27/03/2017] consultable sur http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/cimetiere-militaire-francais-de-keelung

« Festival du mois des fantômes au cimetière de Keelung » [en ligne], Bureau français de Taipei, [consulté le 27/03/2017], consultable sur http://www.france-taipei.org/Festival-du-mois-des-fantomes-au-cimetiere-francais-de-Keelung

« Les sépultures de guerre » [en ligne], Ministère de la Défense [consulté le 27/03/2017], consultable sur http://www.defense.gouv.fr/memoire/memoire/sepultures-et-monuments-aux-morts/les-sepultures-de-guerre 

 

Photographies :

Photographies prises le 23 février 2016 par Vincent Sacau au cimetière français de Keelung.