Le(s) village(s) d’Oradour-sur-Glane (Tiphaine Biat)

Oradour-sur-Glane, village de Haute-Vienne de 2500 habitants est construit à partir des années 1960. Un village très récent, et pour cause… le 10 juin 1944, Oradour-sur-Glane est, si l’on peut dire, rayé de la carte.

Pour comprendre ce qu’il s’est passé, remontons un peu le temps. Depuis 1939 Oradour-sur-Glane accueil des réfugiés fuyant les violences de la guerre. C’est également un lieu de ravitaillement pour les citadins grâce à la ligne de chemin de fer qui traverse le village.

Parallèlement, plus au sud, la deuxième division de la Waffen SS Das Reich se reforme, grâce à de nouvelles recrues dont des français enrôlés de force après une défaite sur le front de l’est.

Suite au débarquement en Normandie du 6 juin et voulant combattre la résistance, les miliciens font « des opérations ». Dans cette optique, le 9 juin, 99 personnes sont pendues à Tulle. Le lendemain, ils réalisent une « action exemplaire » à Oradour-sur-Glane. La troupe commence par encercler le bourg et rassembler la population. Les hommes sont séparés des femmes et des enfants puis emmenés dans des lieux repérés à l’avance dans le bourg. Simultanément, ils y sont abattus par balles. Femmes et enfants sont emmenés dans l’église pour y être tués eux aussi. Comble de la terreur, tout est incendié afin d’empêcher l’identification des corps. Le 10 juin 1944, 642 personnes sont ainsi mortes à Oradour-sur-Glane.

 

Au départ, on pense reconstruire le village à partir des ruines mais, le 10 mars 1945 le Général de Gaulle décide que ce village sera le symbole national de la barbarie nazie. L’année suivante les ruines sont classées aux Monuments Historiques et entretenues. A partir de ce moment il est question de conserver intégralement le lieu du drame en l’état.

 

Les 6 rescapés et des familles se retrouvent dépossédés de leur bien. L’Etat entreprend alors de reconstruire un nouveau bourg semblable à l’ancien par le plan et l’architecture juste à côté. La renaissance est difficile, la population a vécu un véritable traumatisme et vit à proximité des ruines. Mais la vie reprend sa place. Pendant 9 ans, les deux bourgs sont encore liés par le tram, qui traverse encore le village martyr. Aujourd’hui ils sont encore liés physiquement, par le cimetière de l’ancien bourg qui est encore utilisé et rend hommage aux victimes du massacre par un monument érigé pour eux (Fig.1). Aux portes du nouveau bourg, face au centre de la mémoire, un monument aux morts rend lui aussi hommage.

 

Figure 1. Monument érigé dans le cimetière par l'ANFM en hommage aux victimes, avril 2017 © Tiphaine Biat

Un tourisme de(s) mémoire(s)

Les ruines seules, ne suffisent pas à entretenir le message de mémoire et de paix voulu. Le temps fait son œuvre et la volonté d’expliquer ce qu’il s’est passé aux visiteurs apparait car Oradour-sur-Glane ne peut pas rester uniquement ce symbole national, figé dans le temps. De plus, les témoins disparaissent eux-aussi peu à peu. Un projet de lieu de mémoire voit alors le jour. En accord avec l’Association Nationale des Familles des Martyrs d’Oradour et la municipalité puis grâce à un travail historique sur les évènements, le Centre de la Mémoire ouvre ses portes en 1999. Fruit d’une collaboration entre historien (Robert Plas), scénographe (Yves Devraine) et architectes (Alain Carasso, Antonio Carrilero et Jean-Louis Marty), cet espace est pensé pour se fondre en majorité dans le paysage, traduisant ainsi ce devoir de mémoire. Seules quelques lames d’acier viennent rompre cette continuité, symbolisant l’horreur qui a frappé ce 10 juin 1944 (Fig.2). Le verre quant à lui reflète la campagne paisible alentour. Ce lieu symbolise à la fois une volonté de transmission de la mémoire et une certaine reconnaissance, aux yeux de tous, de ce qui a eu lieu dans le village.

 

Figure 2. Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane, avril 2017 © Tiphaine Biat

Ce Centre de la Mémoire d’Oradour-sur-Glane conçu comme une passerelle vers le village, peut être qualifié de centre « d’interprétation » car il n’y a pas de collection, d’objets exposés, c’est un parcours chronologique retraçant, l’histoire du village en l’incluant dans le contexte plus large de la 2nd Guerre mondiale. De façon pédagogique, ce cheminement aide le visiteur à comprendre ce qu’il s’est passé d’un point de vue historique. Le Centre laisse ensuite davantage place à l’émotion lorsqu’il nous conduit dans le village lui-même.

 

Figure 3. Entrée du village martyr, avril 2017 © Tiphaine Biat

 

Elle nous frappe d’ailleurs dès l’entrée par la plaque « Souviens-toi », accentuée par la pancarte posée au sol un peu plus loin « Silence », qui s’impose de lui-même. Le village en ruine est entretenu, presque en l’état. On y trouve très peu de signalisations, certaines pour nous inviter au recueillement, mais principalement pour indiquer l’endroit où des personnes ont péries. On observe malgré tout une certaine mise en scène, bien que très sobre. Les objets ayant résistés aux flammes, tels que des machines à coudre, des vélos et voitures nous ramenant à la vie quotidienne des victimes, sont exposés dans les ruines des maisons, mis en évidence, parfois un peu maladroitement.

 

Le Centre de la Mémoire d’Oradour-sur-Glane, accueille aujourd’hui près de 300 000 visiteurs par an, dont environ la moitié est étrangère. Il se positionne ainsi comme le 7e lieu le plus visité de la Nouvelle Aquitaine, le 1er dans l’ancienne région Limousin, terre de résistance. Mais le récent village d’Oradour-sur-Glane aussi raconte son histoire. Il met ainsi en valeur son patrimoine du XXe siècle, lié à son histoire particulière et la renaissance de cette commune symbolisée par son imposante église moderne. Dans le nouveau bourg, les liens avec le passé sont visibles (statue de Fenosa, monument aux morts) mais il n’est pas enfermé dedans et a aussi sa propre identité. L’architecture est typique des années 50 mais aussi dans un style Limousin. Pour autant les 300 000 visiteurs ne vont pas forcément dans le bourg récent.

Beaucoup de visiteurs sont des scolaires et comme en témoigne une vidéo[1], un des survivants, Robert Hébras fait encore des visites guidées, notamment aux élèves. Comme il le dit, il se sent investi de ce devoir de mémoire, même si  «C’est difficile d’être continuellement dans ce drame, comme j’y suis.»[2]. Il est en tout cas aujourd’hui devenu l’incarnation d’Oradour-sur-Glane.

Le travail fait au Centre de la Mémoire n’est pas figé et ne concerne pas uniquement ce qui s’est passé ici. Il s’implique dans des travaux consacrés aux violences faites contre les civils dans des conflits contemporains mais aussi dans des rencontres européennes.

Enfin, en 2013, pour la première fois, un dirigeant allemand est venu à Oradour-sur-Glane accompagné du président français, pour honorer la mémoire de toutes les victimes. Il s’agit pour les familles et la commune, d’un véritable acte de reconnaissance et de paix.

D’abord lieu de pèlerinage puis de commémoration collective, c’est encore un lieu où l’on vient pour se souvenir de ce qui est arrivé à un membre de sa famille disparu. Mais peu à peu les souvenirs s’éloignent. Il devient donc un lieu de mémoire permettant de se sentir unis dans un passé commun à partir duquel on perçoit la nécessité de tirer des leçons du passé comme en témoigne la plaque à l’entrée du village, « Souviens-toi ».

Même si les mots tourisme et mémoire semblent un peu contradictoires, c’est un type de tourisme qui développe et qui concerne majoritairement, comme celui-ci, des lieux liés à la 2nd Guerre Mondiale. Aujourd’hui les témoignages directs disparaissent ainsi l’offre se doit d’évoluer en parallèle pour continuer à répondre à ce besoin de transmission.

 

Figure 4. Vélo accroché à un reste de mur, avril 2017 © Tiphaine Biat

 

Sources 

-Article : Oradour-sur-Glane, profession rescapé. Didier Arnaud, Grand Angle, 29 septembre 2011.

-Article : Jean-Jacques Fouché « Le centre de la mémoire d'Oradour », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. no 73, no. 1, 2002, pp. 125-137.

-Site internet du village d’Oradour-sur-Glane http://www.oradour-sur-glane.fr/traitement/contenu.php?id_rubrique=32

-Site internet du Centre de la Mémoire http://www.oradour.org/

-Visite du Centre de la Mémoire, du village martyre et du nouveau village

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=pTR7hkf3A8s

[2] Robert Hébras dans « Oradour-sur-Glane, profession rescapé » de Didier Arnaud, Grand Angle, 29 septembre 2011

 

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